Une question d'arrangement

Créé par: Lucas Sanner  le: 18 May 2026

C’est fou comme parfois dans une chanson, un bon arrangement peut faire toute la différence.
Pour s’en convaincre, il suffit de voir comment certaines reprises ont redonné vie à des chansons qui autrement seraient sans doute tombées dans l’oubli.

Pochette du 45 tours de All along the watchtower par le Jimi Hendrix Experience

En 1967, Bob Dylan sort son huitième album intitulé John Wesley Harding sur lequel figure All along the watchtower. On ne peut pas dire que ce soit une chanson marquante parmi toutes celles qu'a écrit Dylan jusque là. Le morceau tourne sur 3 accords joués en boucle à la guitare acoustique, et les 3 couplets sont ponctués à chaque fois par une ennuyeuse partie d’harmonica.
Bref, la chanson ne brille pas par son originalité et aurait très bien pu tomber dans les oubliettes de la pop. Mais c’est sans compter Jimi Hendrix, fan inconditionnel de Dylan qui, tellement enthousiaste lorsqu’il découvre la chanson, décide d’en faire une reprise.
Dire que Hendrix a embelli All along the watchtower serait un euphémisme. Il l’a propulsé au-delà de ce que n’importe quel arrangeur pourrait rêver.

Dès l’introduction, le ton est donné. Un riff énergique basé sur les 3 accords est joué à la guitare acoustique 12 cordes, entrecoupés par les breaks de batterie de Mitch Mitchell. Puis le rythme démarre sur un superbe solo d’introduction.
Lorsque Hendrix entame les premiers vers, le dialogue entre le bouffon et le voleur prend soudain des allures crépusculaires. Pour clore le premier couplet et annoncer le suivant, Jimi relance la machine avec un solo fluide et efficace.
Dans le deuxième couplet, Hendrix entrecoupe son chant par des interventions subtiles à la guitare avant de repartir à nouveau dans un solo censé nous amener au prochain couplet. Mais, après la huitième mesure, plutôt que de revenir directement sur le dernier couplet comme on pourrait s’y attendre, Hendrix fait soudain retomber la tension et joue une série de longs glissando au bottleneck qui donnent au morceau une allure presque fantomatique.
Soudain, une incroyable partie de guitare à la pédale wha wha surgit et fait remonter la tension jusqu’au point d’orgue pour enfin arriver sur le dernier couplet. All along the watchtower hurle Hendrix, l’ambiance est électrique et on sent que la conclusion est proche.
Enfin, après les deux derniers vers, Two riders were approaching, and the wind began to howl, Hendrix entraîne l’Experience dans une dernière chevauchée sonore jusqu’au fade out final.

La version de All along the watchtower d’Hendrix a souvent été citée pour sa créativité, et a même été récompensée au Grammy Hall of Fame en 2001. Et c’est mérité, car Hendrix s’est approprié le morceau à tel point, que même aujourd’hui, beaucoup ignore encore que c’est une reprise.
Une reprise magistrale qui fera dire à Dylan: C’est la chanson de Jimi, moi je l’ai juste écrite.

Pochette du 45 tours Bette Davis eyes par Kim Carnes.

En 1974, Donna Weiss et Jackie DeShannon écrivent la chanson Bette Davis eyes. DeShannon l’enregistre l’année suivante afin de l'utiliser sur son prochain album intitulé New Arrangement.Titre délicieusement ironique quand on songe au destin de Bette Davis eyes six ans plus tard.
Car justement, question arrangement on est très loin du chef d'œuvre. De la pure production américaine, tout ce qu’il y a de plus classique et ennuyeux. La chanson évolue sur un rythme vaguement boogie woogie avec piano honky tonk et section de cuivres. Le genre de morceau déjà entendue mille fois et, sans surprise, la chanson passe totalement inaperçue.

Il faut attendre 1981, pour que Kim Carnes décide de reprendre Bette Davis eyes. C’est au départ le texte qui retient son attention mais, en ce qui concerne la musique, Carnes n’est pas convaincue et ne sait pas trop comment aborder la chanson. C’est son pianiste, Bill Cuomo, qui va lui montrer la voie lorsque le groupe se réunit en studio pour travailler sur le morceau. Nous sommes au début des eighties et les synthétiseurs sont partout dans la pop. Kraftwerk est passé par là et a inspiré toute la scène anglaise du moment, de Human League à Duran Duran en passant par Eurythmics.

Aussi, lorsque Bill Cuomo improvise l’arpège d’introduction sur son synthétiseur Prophet 5, tout le monde dans le studio s’exclame, “C’est ça!”. En effet, l’arpège plus le son caractéristique du Prophet 5 crée immédiatement une atmosphère mystérieuse, presque inquiétante. Kim Carnes demande alors à son autre clavier, Goldie, de trouver un riff dans le style de Cars de Gary Newman. Goldie s'exécute et trouve le parfait contre point à l'arpège joué par Cuomo. Enfin, lorsqu’à la huitième mesure la voix éraillée de Kim Carnes attaque les premiers vers, her hair is Harlow gold, her lips a sweet surprise, la magie est totale. Il ne manque plus que le refrain, qui arrive quelques mesures plus tard, pour finir de nous envoûter. La batterie démarre et on sait dès lors qu’on a affaire à une grande chanson.
Le public d'ailleurs ne s’y trompe pas, et Bette Davis eyes fait un carton dès sa sortie en 1981.

Anecdote amusante, l'actrice Bette Davis alors âgée de 73 ans écrivit une lettre de remerciement à Carnes, Weiss, et DeShannon pour l'avoir remise à la mode.

Lorsqu’on réécoute la version originale, on a vraiment du mal à croire qu’il s’agit de la même chanson. L'interprétation de Carnes n’a absolument rien à voir avec celle de DeShannon. Elle s'approprie totalement le morceau quitte même à modifier parfois la mélodie ici et là pour en faire complètement autre chose. Quant à l’orchestration, c’est la nuit et le jour.
Bette Davis eyes est aujourd’hui devenu un classique des années quatre-vingt ainsi que le plus gros succès de Kim Carnes à ce jour.